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vendredi 13 mars 2015

Les musiques de Louisiane (3) : laissez les bons temps rouler !

Enseigne d'un bar dans le Garden District de la Nouvelle Orléans, sur Magazine street.
Dernier volet de notre trilogie sur les musiques de Louisiane : le Zarico, ou Zydeco pour les anglophones. Si cette musique ne vous fait pas bouger comme un alligator dans un étang de sauce piquante, il faut consulter cher !

La musique entraînante des créoles noirs et métisses s’épanouit principalement dans la province rurale de l'Acadiana, aux côtés de la musique cadienne. Pour des précisions sur l'emploi du terme " créoles " en Louisiane, je vous renvoie sur le blog Un bougre du bayou.


Longtemps absent des radios, le Zarico aurait disparu sans l'intervention de musicologuesCette culture a depuis repris du poil de la bête grâce notamment aux nombreux festivals invitant les artistes à se produire (cf. fin de l'article) ! 

Les premières traces de cette musique datent de 1928. Le Zarico est le cousin noir du style cadien mais un style original avec ses particularismes rythmiques (syncope et blue note (degré altéré de la gamme chromatique)) et instrumentaux (accordéon et frottoir). 

Frottoirs en vente sur le marché du festival acadien et Créole de Lafayette 2011
Pour s'initier au frottoir avec des décapsuleurs, visitez le site de " Key of z rubboards ".

Ses influences proviennent du jazz et des héritages africain, français, indien et antillais. Au début, les créoles noirs s'inspirent des berceuses, ballades, complaintes chantées a capella (“jurées”) mais aussi Calinda (danse du XVIIIème en Martinique et Guadeloupe). Le “French Lala” désignait les premiers bals créoles. " Lala " désignant une dance ou un bal en langue créole.

Si la musique cadienne a été influencée par la country et le rock, le Zarico, lui, a connu l'influence du Blues, du Rythm and Blues et de la Soul. Le producteur cadien Floyd Soileau disait : “Le Zydeco c'est du blues avec un accent”.

La danse : on ne peut rester en place devant un concert de Zarico. Sur sont site internet, C.J. Chenier dit " Quand on joue du Zarico, on voit les chaussures voler à travers la pièce. Vous ne pouvez pas venir à mon spectacle et rester grognon toute la soirée. Vous allez vous dérider et taper du pied assez rapidement. Cette musique rend heureux et fait danser les gens.” 
Regardez votre voisin et lancez-vous ! Deux pas à gauche et deux pas à droite, avec un petit demi-temps pour marquer le déhanché et vous voilà en bonne voie pour vous amuser toute la soirée...


Voici ma sélection de musique Zarico :



1) “Bon temps roulet” par Clifton Chénier :





Maxime traditionnelle des créoles noirs, cette expression incarne l'esprit du carpe diem. Hymne quasi officiel du Zarico, il vous invite à laisser les bons temps rouler (l’orthographe varie car la langue s'est transmise principalement oralement).

J'ai trouvé tout un tas de paroles différentes pour cette chanson. C'est dire si c'est un classique revisité ! Mais je préfère vous conseiller le site de Cajun lyrics qui propose une version bilingue.


Clifton Chénier : " The King ", le père du Zydeco. Né en 1925 aux Opelousas dans une famille de fermiers musiciens, il se considérait comme un français pur souche de la campagne de Louisiane.“Ma musique c'est pas compliqué. C'est rien que de vieilles danses françaises avec un peu de swing pour faire bouger les gens”. Il a toujours dû faire des petits boulots en plus de ses concerts. A l'époque c'était très difficile d'enregistrer des vinyles. Il a joué “Jolie Blonde” (un classique cadien) au Carnegie Hall et pour Reagan à la Maison Blanche. Il est le premier musicien Créole à gagner un Grammy Award (en 1983).
Dans la famille Chenier on est infatigable : Clifton pouvait jouer 4 heures sans pause ! Malgré des hospitalisations répétées pour des problèmes de reins, il est mort pratiquement sur scène en 1987. Son fils C.J. Chenier et son Red Hot Louisiana band a repris le flambeau et fait en moyenne 300 dates par an !


2) " Les (Z)haricots sont pas salés " (faites la liaison) :


Chantée par Clifton Chenier et bien d'autres artistes, cette chanson emblématique de la musique cadienne est à l'origine de l'appelation "zydeco" (haricot-zarico-zydéco). Ce thème est repris par les créoles noirs car ils se reconnaissent dans cette nourriture des populations pauvres où le légume de base n'était pas salé. Le titre signifie qu'ils se débrouillaient pour manger, mais tout juste pour survivre. Pour les français, l'équivalent serait l'expression "mettre du beurre dans les épinards" (ou pas !) Puis le terme " Zarico " devient le nom des bals et enfin de la musique des créoles noirs.
Les paroles sur Cajun lyrics.


3) « Zydeco junkie» par Chubby Carrier et son groupe Bayou Swamp :


Chubby Carrier : né en 1967 dans une famille de musiciens professionnels. Il représente la 3ème génération d'artistes Zydeco. A 15 ans, il était déjà sur scène avec son accordéon. En 1989, il crée le Bayou Swamp band. Il remporte en 2010 un Grammy award dans la catégorie " meilleur album cajun ou zydeco. "

Lien vers les paroles, (dans Store puis Lyrics) où l'artiste dit ses influences rock, soul et blues. Mais aujourd'hui il est drogué au Zarico car c'est la seule musique qu'il souhaite jouer !


4) Geno Delafosse et le French Rockin' Boogie :




Geno Delafosse : la big star ! Lui aussi vient d'une famille de musiciens. Commence par le frottoir, puis la batterie et enfin l'accordéon. Il se réclame, comme tout bon musicien zarico, d'artistes comme Canray Fontenot, Iry Lejeune, Amédée Ardoin (le premier musicien créole à jouer du blues avec l'accordéon).


5) Corey Ledet and his Zydeco band


L'artiste fait ici la promotion de son album "Destiny".

Corey Ledet : originaire du Texas mais proche de la culture créole de Louisiane grâce à sa famille, il joue depuis l'âge de 10 ans en commençant par la batterie puis s'initiant à toutes les sortes d'accordéons. Il intègre toutes les influences des musiques cadienne et zarico en modernisant le style. Aujourd'hui il vit en Louisiane.

Photo prise au Café des Amis (Pont Breaux) pour un brunch dansant à 8h du matin !


6) La Charité par Cédric Watson

Dans cette vidéo, les musiciens interprètent « La Chanson des Mardi Gras ». Un thème repris pendant le courir du Mardi Gras par les participants afin de demander de la nourriture aux fermes visitées. Le mélange de ce qu'ils auront glané va devenir un Gumbo, soupe traditionnelle cadienne. C'est le nom de cette soupe que Cédric Watson utilise lors de son interview pour parler des différentes influences de son groupe Bijou Créole, entre cadien, country, R&B, jazz et créole. Il raconte également son enfance pauvre avec sa grand-mère texane. Après avoir écouté des albums de musique cadienne, Cédric a convaincu sa grand-mère de lui acheter sa première guitare, puis son premier violon, à 18 ans. Un magnifique cadeau, bien utilisé ! Il joue également de l'accordéon et grossi les rangs des défenseurs, par la musique et sa langue française, de la culture créole noire en Amérique.


Pour finir, il faut savoir que tous les artistes de Louisiane jouent énormément, dans la rue, les clubs et les nombreux festivals. Ils sont rompus à l'exercice de la musique live et paraissent infatigables. C'est un vrai bonheur de les écouter ... en dansant !



Autres groupes de Zydeco :
Gamblers, Road Runners, Cha Chas ou Bad Boys, ...


Ecouter du Zarico en concert :




Liste des lieux de concert à Lafayette : http://www.lafayettetravel.com/ideas/itinerary-ideas/music-mecca

Dont les indispensables :
Festival Acadien et créole : http://www.festivalsacadiens.com/

Festival International de Lafayette : https://www.festivalinternational.com/site.

A lire : Les Haricots sont pas salés de Philippe Krümm et Daniel Rouiller (Editions Silène)
Ressources : 
"Louisiane, musique cajun, zydeco et blues" Sebastien DANCHIN, PUF, 1995. 
L'excellent film de M. Gladu : « Marron, la piste créole en Amérique ».




vendredi 30 mars 2012

Un village acadien et créole : Vermilionville


On reprend cette semaine la découverte des sites à visiter dans notre belle paroisse, au cœur de la région (a)cadienne. Je connais bien Vermilionville puisque j'y travaille en tant que guide. Grâce à l'équipe, j'ai exploré l'histoire des acadiens/cadiens et de la Louisiane. Suivez le guide !

Vous m'aviez reconnue ?!
Le but de cet article est de vous donner des repères et envie d'en savoir plus. Ce n'est pas un cours magistral, ok !

Tout d'abord Vermilionville c'est un éco-musée où travaillent des artisans pour reconstituer la vie quotidienne des acadiens arrivés en Louisiane entre 1755 et 1785. Mais on parle aussi des Indiens, des esclaves, des gens de couleur libres et des Créoles vivant au même endroit et à la même époque ; il y a 200 ans.

Vermilionville c'est aussi le premier nom de la ville de Lafayette. Le bayou (mot indien signifiant rivière coulant lentement) Vermilion traverse Lafayette et passe tout près des maisons de notre musée en plein air. D'ailleurs, comme à l'époque, toutes les maisons font face à l'eau. En effet, le bayou était l'équivalent de la route de l'époque. Et quoi de plus pratique que d'habiter en face du bayou ?! Chacun avait un bateau ou pirogue et circulait sur le bayou pour pêcher, chasser, aller à l'école, etc. Aujourd'hui on peut faire des balades en canoé sur le Vermilion :





Pour les non-sportifs il y a le bateau à moteur :




Petit rappel sur l'histoire des Cadiens : ils étaient tout d'abord des français originaires principalement du Poitou mais aussi de Normandie ou de Bretagne. Aidés par les Indiens Micmacs, ils se sont installés à partir de 1604 en Nouvelle France ou Acadie (aujourd'hui au Canada -Nouveau Brunswick, Nouvelle Écosse- et le nord du Maine). La France et l’Angleterre se sont déchirées pendant des années pour ses territoires du nouveau monde. En 1713 est signé le traité d'Utrecht : l'Angleterre obtient le territoire de la Nouvelle Écosse. Après une période de tolérance de la part des Anglais, ils décident en 1755 de mettre en œuvre le Grand Dérangement : la déportation de 10 000 Acadiens. Les maris et femmes sont séparés. Les biens confisqués. Ils sont envoyés dans les 13 colonies de Nouvelle Angleterre. Beaucoup périssent dans les bateaux insalubres ou meurent de faim dans les colonies qui ne les accueillent pas bien. Certains rentrent en France, d'autres vont en Haïti. D'autres encore se retrouvent en Louisiane. En effet, le gouvernement espagnol (depuis le traité de Paris de 1763 et jusqu'en 1800) leur donnent des terres et des outils et les Acadiens s'installent soit près des bayous et marais soit dans les prairies (autour de Lafayette). Au début du 19ème siècle, entre 3000 et 4000 Acadiens s'étaient installés en Louisiane. Ils recréent leur communauté francophone parmi les Créoles. S'emploient comme fermiers, bucherons, pêcheurs, trappeurs. Une minorité deviendront propriétaires de plantations.


Carte des mouvements de migrations des Acadiens avec le Grand Dérangement
On a commencé a appeler les Acadiens "Cadiens" à la Guerre de Secession. Les "Yankees" qui brulaient les fermes ont raccourci leur nom. C'est devenus un terme péjoratif pour certains, désignant une population illéttrée et pauvre. Depuis, les Acadiens qui sont devenus avocats ou riches commerçants se disent américains et non Cadiens. Les américains ne sachant prononcer le "d" de Cadiens finissent par les appeler "Cajuns".


La plupart des maisons de Vermilionville ont été données par des particuliers. Elles proviennent de familles riches qui avaient des plantations et des ranchs (vacherie en cadien). Cependant, la majorité des maisons acadiennes de l'époque n'avaient qu'une pièce. En effet, la cuisine et les toilettes étaient toujours séparées.

Exemple de cuisine :


Il y avait deux causes de mortalité chez les femmes : la première c'est la mise au monde d'un enfant. La deuxième c'est de prendre feu. Avec les grandes robes qu'elles avaient et le travail près de la cheminée, on pouvait vite s'enflammer et brûler toute la maison. C'est pourquoi les cuisines étaient séparées de l'habitation principale. La chaleur et les odeurs constituent d'autres raisons pour justifier cette séparation.

Les maisons étaient aussi très isolées les unes des autres, 1-2 km environ. Voici une maison typique du sud de la Louisiane : surélevée, en bousillage et bois de cypre, avec les escaliers qui mènent à la garçonnière.


Le bousillage est la mixture faite de boue et de barbe espagnole. C'est le même principe que le pisé dans la Dombes par exemple. Le mur est en colombage et on applique le bousillage entre les poteaux de bois, comme isolation. Tous les matériaux se trouvaient sur place, c'est pratique !

Voici à quoi ressemble la barbe espagnole :


La barbe espagnole (mot inspiré par les conquistadors) est cette plante qui pend aux branches des arbres et buissons en Louisiane. Ce n'est pas un parasite et ça ne fait pas de racines. Ça vit de l'air et de l'humidité. On peut facilement l'enlever de l'arbre afin de l'utiliser pour le bousillage mais aussi pour rembourrer les matelas, les coussins, ... Chevrolet s'en servait un moment pour les sièges de ses automobiles.

La garçonnière désigne le lieu où dormaient les garçons à partir de 12-13 ans (l'âge adulte à l'époque). Comme les escaliers sont à l'extérieur, ils pouvaient aller et venir à leur guise alors que les filles aînées, elles, avaient leur chambre au bout de celle des parents. Pas d'escapades pour elles !

Voici une cabane indienne. Elle est faite en roseau, bousillage et latanier (couverture du toit). Elle pouvait abriter toute une famille.


Les indiens ont beaucoup aidé les acadiens à leur arrivée en Louisiane. Ils ont notamment montré la technique du bousillage et partagé bien d'autres connaissances nécessaires à la survie dans ce nouvel environnement, si différent de l'Acadie.

Four extérieur indien, en bousillage.
On continue avec l'école : pour en savoir plus cliquez ici et chercher cette phrase : " Ce programme d'immersion existe grâce au CODOFIL..."

J'aime bien jouer à la maîtresse !
La forge :



Le seul endroit où on faisait faire des outils. Le forgeron fabriquait des clous et outils pour la construction ou le travail des champs. Souvent au centre du village, les gens venaient y faire leur commande le dimanche avant l'église. L'occasion idéale pour raconter les derniers ragots !

L'église catholique :


Avant l'achat de la Louisiane par les américains, en 1803, la seule religion légale en Louisiane était le catholicisme. Les premiers colons français mais aussi les espagnols et les acadiens étaient catholiques. Les propriétaires d'esclaves avaient l'obligation de leur donner une éducation religieuse catholique (à défaut d'une éducation tout court). Quand les américains ont commencé à s'installer en Louisiane, il y a eu un choc des cultures. Pour se démarquer d'eux les personnes nées en Louisiane étaient appelés Créoles, quels que soient leur statut social et leur couleur de peau. Aujourd'hui, le mot Créole a évolué et désigne plutôt les personnes de couleur nées en Louisiane. Le Créole c'est aussi une langue, une cuisine, très liée à la ville de la Nouvelle Orléans.

Je vous présente les artisans qui montrent les savoir-faire de l'époque, ici c'est le filage du coton avec Brenda :


Jules et son accordéon :


Greg en train de fabriquer un filet de pêche :


Cliff, qui sculpte le bois :


En bref il faut retenir que la Louisiane a accueilli sur son sol des gens de toutes origines (Indiens, Français, espagnols, acadiens, africains mais aussi allemands, etc). Ils ont su s'adapter à son climat et ses richesses. Il y a 200 ans on faisait soi-même ses vêtements, ses bougies, ses légumes et tout un tas d'autres produits qu'on achète aujourd'hui au supermarché.

Si vous venez à Vermilionville sachez qu'il y a un restaurant ouvert pour le déjeuner. Ne ratez pas les concerts du dimanche ; surtout des têtes blanches mais quelle pêche ! Les santiags et chapeaux de cow-boys sont au rendez-vous et certains messieurs parlent français et veulent vous ramener chez vous... Il y a aussi un boeuf tous les samedis. Ils organisent aussi des journées spéciales où ils invitent soit les tribus indiennes de Louisiane, soit des associations environnementales et suivent les fêtes (Toussaint, Noel, Mardi Gras, etc).

Si vous avez envie d'en savoir plus sur un sujet, vous avez trois possibilités :
1) faire un commentaire et poser votre question. J'essaierai d'y répondre du mieux que je peux
2) chercher les infos sur Internet ou dans votre bibliothèque municipale
3) visiter Vermilionville et découvrez par vous-même la Louisiane.

On se retrouve bientôt pour plus d'infos sur les Indiens de Louisiane !